samedi 8 juin 2013

Disparition des abeilles

Des insecticides sont pointés du doigt

Première publication 7 juin 2013 à 20h38
Des insecticides sont pointés du doigt
Crédit photo : Agence QMI
Par Josée Hamelin | Agence QMI
Depuis quelques années, les apiculteurs de la région de Beloeil, en Montérégie, observent un fort taux de mortalité chez leurs abeilles. Des pesticides qui enrobent les semences de maïs pourraient être responsables de ce fléau.
«Ça fait cinq ans que j'élève des abeilles dans la région et depuis deux ou trois ans, le problème est devenu flagrant, a expliqué Steve Martineau, de la Miellerie du Château de Cyr, de Saint-Marc-sur-Richelieu. Dans les semaines qui suivent l'ensemencement du maïs, il y a plein d'abeilles mortes à proximité des ruches alors qu'en temps normal, on n'en retrouve que quelques-unes.»
L'an dernier, 60 % de ses ruches ont été contaminées. Selon lui, les insecticides de type néonicotinoïdes (des dérivés du tabac), qui enrobent la quasi-totalité des semences de maïs, seraient responsables de la situation.
Depuis 2012, il participe à une recherche dans laquelle Olivier Samson-Robert, un chercheur de l'Université Laval, compare la mortalité dans six ruchers de la Montérégie exposés aux néonicotinoïdes et six qui ne le sont pas, en Estrie.
«En Montérégie, les taux de mortalité sont trois fois supérieurs, a dit M. Martineau. De plus, dans les champs où s'abreuvent les abeilles, l'eau contenait de 30 à 180 fois la dose létale.»
Au Miel R. Lussier de Saint-Jean-Baptiste, Raymond Lussier participe aussi à l'étude. En affaires depuis 49 ans, l'apiculteur a perdu beaucoup d'abeilles ces quatre dernières années.
«J'ai sonné l'alarme l'an passé, parce que j'avais des ruches qui mouraient avant d'hiverner, a relaté M. Lussier. Je pensais être seul dans cette situation, mais d'autres apiculteurs vivaient la même chose.»
Il explique que l'insecticide agit sur le cerveau de l'abeille qui devient désorientée. «Elle ne meurt pas nécessairement sur le coup, a-t-il précisé, mais elle n'arrive plus à trouver son chemin et finit par mourir de faim.»
«Depuis qu'on perd des abeilles, on essaie de doubler notre cheptel à l'automne, a-t-il enchaîné, afin que ça n'affecte pas nos rendements de l'été suivant.»
L'an dernier, 65 % de ses ruches ont été décimées. «La sécheresse a augmenté les concentrations de néonicotinoïdes dans les cours d'eau où s'abreuvent les abeilles et les plantes étaient tellement desséchées qu'elles ne produisaient plus de nectar», a dit M. Lussier.
Ce dernier croit que la situation va perdurer tant que les pomiculteurs et les producteurs maraîchers ne feront pas pression sur le gouvernement. Il a rappelé que les abeilles sont essentielles à la pollinisation des légumes et des petits fruits. Lors de l'entrevue, il venait d'envoyer 200 ruches au Lac-Saint-Jean pour polliniser les champs de bleuets.

Les insecticides qui enrobent les semences: un risque pour l'homme?

Porte-parole de la Fédération des apiculteurs du Québec dans le dossier des néonicotinoïdes, Jean-Pierre Chapleau croit que la mortalité des abeilles n'est que la pointe de l'iceberg. Selon lui, d'un point de vue environnemental, le problème est beaucoup plus grand.
«Alors qu'autrefois les agriculteurs ne traitaient que les champs infestés, de nos jours, ils utilisent les semences enrobées, comme si elles étaient absolument nécessaires», a-t-il déploré, en se disant inquiet de leur effet sur l'homme.
Il a expliqué que ces enrobages ont été mis en marché avec une homologation provisoire, il y a neuf ans, sans restriction d'usage et sans qu'aucun suivi ne soit effectué.
«La plante absorbe une partie de l'insecticide, mais le reste s'en va dans le sol et dans l'eau», a-t-il dit. À long terme, il craint que toute la chaîne alimentaire finisse par être affectée.
Chercheur à l'Université Laval, Olivier Samson-Robert croit que les semenciers ont sous-estimé la durée de vie des néonicotinoïdes. «Ils prétendent qu'ils demeurent dans le sol jusqu'à 900 jours, en se basant sur des études de la Californie, où contrairement à ici, il n'y a pas de période de gel», a dit le chercheur.

Inverser la tendance


Président du syndicat des cultures commerciales pour Saint-Hyacinthe et l'Estrie, Sylvain Pion a confirmé que l'enrobage avec néonicotinoïdes vient d'office dans le maïs. L'an passé, il y a eu une conscientisation pour obtenir un meilleur accès aux semences non traitées, a-t-il précisé, mais ça amenait des contraintes et il fallait commander longtemps à l'avance.
Il dit travailler avec les apiculteurs pour améliorer leur disponibilité. Toutefois, il ne souhaite pas que ces insecticides soient proscrits. «Quand les agriculteurs attendent de voir les parasites pour traiter leurs champs, il est souvent trop tard et l'infestation est déjà installée», a dit M. Pion.
Il signale qu'avant l'arrivée de ces enrobages, les agriculteurs devaient appliquer une poudre orange sur les semoirs et à la fin de la journée, leurs vêtements en étaient complètement imprégnés. «Avec les semences enrobées, ils se sentent plus en sécurité, parce qu'ils n'ont plus à manipuler ces produits», a ajouté M. Pion.
De son côté, l'Union européenne vient d'adopter un moratoire de deux ans qui interdira l'utilisation de trois néonicotinoïdes dans le traitement des semences.

Des rendements similaires


Au Centre de recherche sur les grains (CÉROM), l'agronome Gilles Tremblay a comparé des champs de maïs de la Montérégie-Est et Ouest dont les semences ont été traitées ou non avec des néonicotinoïdes. «Jusqu'à maintenant, on n'observe aucune différence significative entre le rendement des deux types de semences», a dit M. Tremblay.
«On ne remet pas en question le fait que les grains soient traités avec des fongicides, mais pour les insecticides, aucune étude n'a démontré que c'était nécessaire», a ajouté M. Tremblay. Il considère que l'utilisation de ces produits est davantage liée à des pressions commerciales qu'à un besoin réel.

Des reines-abeilles à la rescousse

La miellerie du Château de Cyr, de Saint-Marc-sur-Richelieu, se spécialise dans la reproduction de reines-abeilles. L'an dernier, l'entreprise en a vendu 2000, mais elle ne suffit pas à la demande.
«Lorsqu'une reine est malade ou qu'elle meurt, c'est toute la colonie qui risque d'être décimée, explique son copropriétaire, Steve Martineau, il faut alors la remplacer.» Chaque jour, une reine-abeille pond environ 2000 œufs, ce qui contribue à régénérer les populations d'abeilles.
Au Québec, entre 12 000 et 14 000 reines-abeilles sont importées chaque année, explique-t-il. Dans son entreprise, 95 % des revenus proviennent de la vente de reines-abeilles. «On a installé une miellerie, mais c'est l'élevage des reines qui nous permet de vivre.»
Il souligne que les pollinisateurs sauvages, tels que les guêpes et les bourdons sont encore plus vulnérables aux insecticides, car contrairement aux abeilles, personne ne remplace leurs reines, lorsqu'elles tombent malades.

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